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Marche du monde : inverser les valeurs pour inverser la vapeur
samedi 21 novembre 2009
par jean
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Christiane Marty, membre du Conseil scientifique d’Attac

Beaucoup de choses ont été dites sur la crise qui a éclaté en 2007. Financière, économique, sociale, écologique, c’est une crise globale qui révèle l’impasse dans laquelle est engagée la marche du monde. La réponse ne peut être que systémique et elle doit véritablement inverser la vapeur. Des propositions existent, portées par le mouvement altermondialiste, notamment par Attac. Il s’agit de mettre la finance et l’économie à leur place, c’est à dire au service de la satisfaction des besoins humains et de la préservation de la planète. D’instaurer un modèle de développement visant l’intérêt général et non l’accumulation de richesses pour une minorité. Cela suppose de remettre en cause la domination du marché, et de promouvoir les valeurs de solidarité et de coopération à la place de la concurrence et de la compétition.

Pourtant, exprimer la nécessité d’un tel changement de valeurs ne suffit pas. Il faut s’interroger sur ce qu’il signifie, identifier les éléments qui le freinent et ceux qui le favorisent. On aborde là le domaine des normes sociales, de l’éthique et de la psychologie, car le système de valeurs qui modèle les sociétés opère au niveau collectif comme individuel.

Or affirmer la supériorité des notions de solidarité et de coopération sur celles de compétition et de concurrence, donner la priorité à la satisfaction des besoins fondamentaux signifie précisément inverser la hiérarchie qui donne la primauté aux valeurs dites masculines par rapport aux valeurs dites féminines. Une précision est ici nécessaire. Les valeurs différentes traditionnellement associées aux hommes et aux femmes ne sont pas des « qualités naturelles » qui caractériseraient l’un ou l’autre sexe. Elles relèvent de représentations sociales qui s’imposent et formatent plus ou moins fortement la vie de chaque personne. Les rôles sociaux différents attribués à chaque sexe sont aujourd’hui reconnus comme des constructions sociales et peuvent donc être modifiés.

Comment ne pas voir que le fonctionnement du capitalisme, qui repose sur des comportements individuels de recherche de pouvoir et d’accumulation sans borne, a un lien étroit avec la définition sociale de la virilité qui valorise l’affirmation de soi par la domination, la puissance, l’argent ? La virilité doit toujours s’exprimer dans le contrôle et l’autorité, la résolution des conflits par la violence. La prise de risque, l’agressivité, l’esprit de compétition sont considérés comme intrinsèquement masculins, et ce sont précisément ces mêmes attributs qui sont valorisés pour la conquête de parts de marché, et qui représentent l’idéal en matière de stratégie d’entreprise. De même la course aux armements, qui nourrit les lobbies militaro-industriels, est basée sur l’autorité que procure l’affichage d’un potentiel guerrier. Elle ne fait que reproduire au niveau des Etats un amalgame largement répandu dans le monde entre armes et virilité. Bien d’autres exemples pourraient être pris.

Défaire la logique du capitalisme suppose défaire cette construction sociale de la virilité, qui installe la domination masculine - tout en enfermant les hommes dans une norme qui les aliène - et façonne les prétendants au pouvoir économique et politique, tout autant que le chemin pour accéder aux plus hauts rangs. Le fait que des femmes y trouvent parfois une place, en se coulant plus ou moins dans le même moule, montre simplement que ces comportements réputés masculins n’ont pas grand-chose d’inné. Mais cela ne change rien sur le fond : les bataillons zélés du capitalisme sont formatés par le moule de la virilité, et ce sont eux qui permettent au système de se pérenniser.

De manière symétrique, comment ne pas voir que les valeurs de coopération, de solidarité, les activités relevant de la satisfaction des besoins sociaux quotidiens qualifient traditionnellement le rôle social féminin (même si elles n’en sont pas le monopole) ? Les mettre au rang de priorités, reconnaître le caractère vital du lien social et l’urgence de préserver les ressources de la planète, c’est se recentrer sur les préoccupations d’une majorité de femmes dans le monde. Aux préoccupations sociales liées à la charge des enfants, soins aux proches, alimentation, les femmes joignent souvent des préoccupations écologiques, surtout dans les pays du Sud. Les scientifiques ont établi que dès l’âge de pierre, les rôles attribués aux femmes dans les sociétés de chasse et de cueillette étaient explicitement liés à la biodiversité . Aujourd’hui, dans de nombreux pays, elles continuent de collecter le bois, l’eau et les produits naturels à usage de nourriture, médicaments, artisanat. À cause de la raréfaction ou pollution de ces ressources, elles y passent de plus en plus de temps. De par ces responsabilités, elles ont pleine conscience que la survie de leur famille dépend d’une gestion économe et saine des ressources.

Partout, les femmes assurent la gestion du quotidien et le bien être de leur entourage, elles prennent soin, sont à l’écoute, assurent soutien psychologique, convivialité et lien social. C’est une « production » invisible et (car) gratuite, qui n’apparaît pas dans la comptabilité de production des richesses . Pourtant on sent obscurément qu’on touche là à l’essentiel de la vie. En période de crise, les besoins du quotidien et du lien social, parce qu’ils deviennent de plus en plus menacés, reprennent une importance oubliée. Comme on redécouvre l’importance d’être en bonne santé dès que la maladie apparaît. Ce devrait être l’occasion de redécouvrir que ce qui fait la richesse de la vie, ce qui ancre profondément le sens lorsque le superflu ne fait plus écran, est largement assumé par les femmes dans toutes les sociétés. Les femmes savent que ce qui compte le plus dans la vie, c’est ce qu’elles font sans compter. Il y a une contradiction entre l’importance de ces activités et leur faible poids dans les orientations qui guident la marche du monde. On peut parier que si la charge de collecter l’eau incombait aux hommes, de nombreux villages du Sud disposeraient d’une alimentation en eau potable depuis longtemps.

Il faudrait donc tirer les conséquences de ce double constat : le premier qui lie étroitement la prospérité du capitalisme prédateur à la définition sociale de la virilité, et le second qui montre que les valeurs et activités essentielles au monde solidaire, écologique et convivial que nous souhaitons renvoient largement au rôle social des femmes. La représentation de la réussite sociale vue comme accumulation de biens et de pouvoir sert la logique productiviste, autant que la représentation du « care » ou du lien social vus comme richesse humaine la dessert.

Inverser la hiérarchie des valeurs « masculines » et « féminines », faire en sorte que les secondes deviennent universelles est donc de nature à saper la logique productiviste du capitalisme. Cela ne se fera pas sur un claquement de doigts, et demande des changements

Notes : 1°) Même si cette notion est bien antérieure à la naissance du capitalisme

2°) Owen par exemple, explique que les femmes assuraient la cueillette et la conservation des plantes comestibles, qui contribuaient pour 50 à 70 % à la satisfaction des besoins alimentaires (rapport du PNUE, Les femmes et l’environnement).

3°) Ce qui la rend invisible aux yeux des décideurs. Des initiatives alternatives sont en cours pour élaborer de nouveaux indicateurs de « richesse » et de progrès, afin de piloter les politiques autrement que par le PIB.

4°) Terme anglo-saxon qui recouvre les activités tournant autour du « prendre soin ».